Aux origines du mal kabyle.

L’histoire des peuples n’est pas un long fleuve tranquille, elle est traversée par un ensemble de difficultés qui menacent tantôt leur prospérité et liberté, parfois leur existence même. S’il est parfaitement justifié de voir dans la résistance millénaire de notre peuple, une force impressionnante, il l’est tout autant légitime, d’y voir une faiblesse politique et intellectuelle dont résulta notre statut politique actuel. Un but noble que peut se fixer tout kabyle est de questionner les deux versions pour déterminer les raisons qui nous maintinrent au rang de Nation de la terre. Peuple sans État, privé de ses droits élémentaires. Qu’est-ce qui nous a empêchés de devenir une république ? Où est l’origine du mal kabyle ? 

Les aléas de l’histoire ont indéniablement contribué à maintenir notre peuple au stade de Nation sans État. Cependant, tenter d’expliquer notre situation par les seuls aléas serait au mieux de l’ignorance, au pire de la malhonnêteté intellectuelle. Également, justifier tous nos malheurs et problèmes par les colonisations, ce n’est que du victimisme destructeur. Rien de tout cela ne nous aidera à sauver notre peuple d’une disparition programmée. En revanche, regarder froidement, honnêtement notre histoire, assumer pleinement nos erreurs, répondre au pourquoi avons-nous été colonisés au lieu d’avoir colonisé. Pourquoi sommes-nous en position de résistance depuis des siècles ? Cela contribuera activement à sortir notre peuple du marasme où il baigne depuis des lustres.

Pour découvrir les origines du mal kabyle, nous avons des questions qui fâchent à poser à notre histoire. À nos traditions et à notre culture. Sans oublier la conception politique que les premiers Kabyles nous léguèrent et les institutions que nous leur avons bâties. Chacun de nous devrait se saisir de tous ces sujets et en faire un objet central de sa réflexion. D’autant plus que l’introspection et ses réponses renforceront l’idée que les Kabyles de notre époque se font d’eux-mêmes. En effet, ils se conçoivent enfin comme un peuple avec le droit de se gouverner librement à l’intérieur de ses frontières, avec des devoirs envers l’humanité et son patrimoine immatériel. L’idée n’étant malheureusement pas assimilée par l’ensemble des Kabyles, là aussi, l’introspection et ses réponses les aideront à franchir le pas.

La permanence de notre peuple malgré les nombreux écueils de l’histoire a-t-elle contribué à masquer un fait essentiel qui a grandement concouru à accentuer les difficultés de notre Nation : les Kabyles ne se sont jamais comportés comme un peuple uni. Il y a une erreur d’analyse est à éviter à tout prix pour comprendre le propos et ne point se scandaliser, il ne faut pas effectivement croire que, parce que nous partagions le même « système politique » depuis l’origine, nous parlions la même langue, occupions le même territoire et nous étions solidaires en temps d’épreuve, que nous nous comportions en un peuple uni et soudé. Il y a une étape psychologique que nous n’avions pas atteinte pour nous concevoir et nous comporter en peuple.

Comprenez bien. Les Kabyles sont incontestablement un peuple. Ils le sont bien avant la fondation de la Numidie. Telle est ma conviction profonde. Mais ils n’avaient pas pleinement conscience d’en être un. Pour cause, ils ne se sont pas engagés dans l’histoire comme un peuple à part entière, mais une « confédération du peuple Maziɣ », autrement, ils auraient assurément fondé leur république, écrit leur histoire en langue kabyle, auraient créé une administration verticale. Ils seraient même devenus un Empire, j’en suis intimement convaincu. Aujourd’hui, ils ne seraient pas en lutte pour assurer leur existence, mais plutôt un État fort, respecté et admiré pour sa richesse intellectuelle, scientifique et technique. Tous les peuples Maziɣ commirent cette erreur. Ils sont, certes, issus du même berceau, mais contrairement à ce que nous dit l’histoire officielle, chacun occupait son territoire depuis toujours et a évolué différemment sur plusieurs plans. Mais chacun d’eux a « oublié » d’agir politiquement en peuple unifié. Peut-Être que les premiers installés loin du continent eurent les problèmes. Sujet intéressant, mais ce n’est celui qui nous intéresse en espèce.

Pour qu’il s’envisage en peuple, il fallait qu’un ensemble de conditions soit réuni. Pour commencer, couper l’embryon qui le rattachait au berceau de naissance afin de penser librement sa souveraineté et se concevoir en peuple indépendant. En observant ce point, nous avons l’impression qu’il a confondu la volonté de rester fidèle aux origines et celle de se construire politiquement indépendamment du berceau. L’impression que, dès le départ, il ne savait pas quelle décision prendre. Nous sommes face à un écueil psychologique enveloppé par la notion de fidélité aux ancêtres. Nous le définirons par l’exemple d’une personne adulte qui ne veut pas prendre de décision sans l’autorisation parentale et en même temps remit systématiquement en question toute décision parentale.

Nous pouvons supposer la même chose de tous les peuples Maziɣ. Ils ont tous rencontré ce problème. Certains n’avaient pas suffisamment de force, ils finirent par disparaître. À cause de toutes les difficultés énumérées et d’autres, notre peuple ne s’est pas mis en situation adéquate pour que les grands événements qu’il traversa deviennent fondateurs, les épopées de ses héros et ses héroïnes se transforment en mythes. Ce qui lui aurait permis probablement de réaliser son unification politique par une hiérarchie verticale et la fondation de sa république. Dernier point à rajouter, à l’analyse, il lui fallait dépasser le « rêve de la Numidie » d’où dérive un autre écueil psychologique qui a empêché les peuples fondateurs de la Numidie de se concevoir, après son effondrement, en peuple au lieu de se penser en « confédération d’un royaume ». Rêve transformé par les berbéristes, en « Imaziɣen et Tamaziɣt réunis sous le toit de Tamazɣa ». Si les peuples Maziɣ ne se débarrassent pas au plus vite de ce rêve, il les fera tous disparaitre.

Comment suis-je parvenu à émettre de telles théories ? Où ai-je trouvé la matière ? Plus que les lectures de livres d’histoire, ce sont les récits des anciens sur la première guerre contre la France qui attirèrent mon attention sur le mal kabyle. Je l’avais nommé : le paradoxe kabyle. Des mots et d’infinies nuits blanches ont été consacrés à essayer de comprendre pourquoi un peuple intelligent a tout fait de travers. La question me hante depuis des années. Concernant l’intelligence, c’est dans les principes philosophiques de Taqvaylit que je l’ai trouvé. Pour revenir au récit, il m’a compris que la France ne s’était pas confrontée à une Nation soudée devant l’adversaire, mais à une succession des confédérations, certes, puissantes et guerrières, mais aucune n’était capable de vaincre la puissance d’un État structuré politiquement, doté d’une administration militaire parfaitement organisée sous l’autorité d’une hiérarchie définie.

À travers le récit, j’ai vu la France combattre une Kabylie composée de plusieurs confédérations villageoises dont la volonté d’indépendance les unes par rapport aux autres empêcha les Kabyles de fonder leur État. L’affirmation que devant l’armée turque, française, la Kabylie était une « unité » combattante est discutable. Elle ne tient pas devant le récit. Au contraire, ces armées combattaient des confédérations villageoises les unes après les autres, pas un peuple organisé politiquement et militairement pour faire face aux invasions. Bien évidemment, à des moments de l’histoire, l’ensemble des confédérations répandirent à l’appel lancé par la première confédération attaquée par l’ennemi.

Si les mots jusqu’ici rédigés sont positionnés dans la direction de la vérité, nous pouvons alors avoir une idée où se situe le frein qui a arrêté l’élan kabyle. Il nous resterait à produire de la réflexion et de l’écrit intellectuels pour débloquer la situation et faire repartir l’élan. D’ailleurs, même si les mots ne sont pas dans la bonne direction, ils introduisent des hypothèses, des réflexions qui s’ouvrent sur un sujet d’étude. Leurs réfutations argumentées indiqueraient nécessairement tôt ou tard la direction de la vérité. Elles fourniraient de la matière aux intellectuels intéressés. Notamment, parmi les éléments historiques transmis à la postérité par l’écriture, certains sont extraits d’une vérité incontestable, et peuvent donc contribuer à remonter le fil du mal kabyle. Nous avons aussi d’autres sources où puiser la matière pour travailler sur le sujet. Il est une priorité nationale, car nous avons impérativement besoin de le décortiquer, de l’analyser, de comprendre notre peuple, de nous ressourcer aux principes de Taqvaylit pour alimenter l’intelligence kabyle engagée dans une redoutable bataille des idées. Sachez que si nous perdons la bataille, c’en est fini de notre peuple.

Une chose est évidente, le sujet réclame, mérite des analyses approfondies faites par des Kabyles pour le comprendre. Mais aussi pour alimenter le kabylisme et la pensée kabyle. Elles ne peuvent se faire en un seul livre encore moins par l’intermédiaire d’un unique article. Il leur faut des débats contradictoires pour formuler des progressivement des conjectures rationnelles et crédibles d’où découleront, d’une part, l’étude des raisons du mal kabyle, d’autre part, l’examen des conséquences. Ce travail présente plusieurs avantages, en effet, en plus d’établir un ordre chronologique et une étude intellectuelle du mal kabyle, il permettra évidemment d’éclaircir nos débats politiques et intellectuels kabylistes actuel, notamment, celui qui est sur la colonisation par les esprits qu’il rendra évidents pour l’ensemble du peuple kabyle.

Nous devons absolument porter le débat sur la colonisation par l’esprit et le considérer aussi comme une priorité nationale. La lutte pour l’indépendance avec les outils du pacifisme est un acte politique que seule la majorité peut concrétiser, or l’opinion de notre peuple est perturbée par l’agitation des domestiques du colonisateur et par sa propagande. Le travail intellectuel pour vulgariser la colonisation par les esprits et la bataille des idées affaibliront les arguments des Kabyles qui nient l’évidence pour des faveurs matérielles, au point où ils n’auront plus aucune prise sur l’opinion kabyle, ce qui est, hélas, encore le cas actuellement. Au vu de l’adhésion de plus en plus massive des kabyles, nous pouvons légitiment penser que le compte à rebours est lancé, la défaite politique et intellectuelle des domestiques et leur maître est inéluctable.

La défaite annoncée doit nous inciter à redoubler d’efforts. Les travaux que nous devons accomplir. Le travail que nous sommes en train de faire n’est vraiment pas facile. Nous sommes un peuple qui a vivoté, intellectuellement, politiquement et spirituellement durant des siècles. Nous ne savions si nous devions avancer en peuple distinct ou rester un maillon d’un ensemble ; une confédération du « peuple Maziɣ ». Cette hésitation nous a causé du tort, mais n’a pas été fatale comme le confirme notre existence. C’est l’équation à laquelle nous avons commencé à répondre individuellement et collectivement depuis 2001. Elle va dans le sens de peuple uni. En effet, nous pouvons observer que depuis cette date, nous comprenons les uns après les autres que nous appartenons d’abord à un peuple avant d’être originaires de tel ou tel village/confédération. Nous comprenons que, certes, nous sommes issus du berceau Maziɣ, néanmoins nous sommes un peuple à part entière et nous devons prendre notre devenir en main. Aux autres peuples Maziɣ de décider pour le leur. L’espoir est plus que permis, l’étape psychologique est en train de s’accomplir tranquillement. Les uns après les autres, nous rejoignons la lutte pour construire un État libre et indépendant. Nous sommes le peuple de demain.

De même, sur le plan intellectuel, toutes les conditions sont en train de se réunir pour faciliter le travail des intelligences kabyles. Le temps viendra où nous comprendrons l’ensemble de nos problèmes et de nos contradictions. Pour ne citer que deux exemples : nous comprendrons pourquoi la république kabyle ne fut pas fondée alors les concepts politiques des architectes l’avaient parfaitement structuré. Il nous rester juste à l’habiller. Nous comprendrons pourquoi la liberté ne s’est pas complètement épanouie en Kabylie comme le démontre un fait irrécusable : la femme kabyle fut désignée gardienne du temple de Taqvaylit, position la plus haute dans la hiérarchie kabyle, mais elle n’a jamais vécu comme l’égale de l’homme alors que sa fonction devait le lui assurer et l’égalité est l’un des fondements de la pensée kabyle.

Il m’est difficile de trouver une métaphore appropriée pour illustrer le contraste entre la pensée kabyle structurée par ses architectes et le résultat final bien éloigné des ambitions. Également d’illustrer la différence entre les concepts constitutifs de la philosophie politique élaborée par les architectes pour fonder une société libérale, indépendante et notre statut politique actuel. La différence entre l’envisager et le résultat est particulièrement singulière. Le contraste est comme si l’on passait en une fraction de seconde de la chaleur du désert au froid du pôle Nord ! Étudier ce contraste, c’est comprendre que notre peuple n’a pas exploité tout son potentiel. L’étudier, c’est poser la question du pourquoi. L’étudier, c’est situer dans le temps le mal kabyle pour isoler le moment où tout s’est déréglé. Étudier les strates pour comprendre son articulation. L’étude nous expliquera comment notre peuple fut plongé dans une turbulence politique, philosophique et spirituelle avec laquelle il a péniblement traversé les siècles. À cause de laquelle, il se retrouve en position de résistance pour survivre depuis des siècles au lieu de peuple en paix et respecté en ses frontières.

Pour l’instant, nous avons quelques réponses, des arguments solides à exploiter, pour le reste, nous ne pouvons que spéculer, former des théories comme c’est le cas ici même. Peut-être, à un moment dans son évolution, pour des raisons incompréhensibles au niveau de réflexion actuelle, il a bridé les concepts politiques, hérités et renoncé à la souveraineté spirituelle. A-t-il été forcé ? Cet acte a eu pour corollaire d’arrêter la croissance naturelle de la pensée kabyle. La stagnation de la pensée la priva des réflexions où se puise la matière des œuvres intellectuelles qui lui auraient permis d’épouser le perpétuel mouvement ; de s’enrichir en se confronter à l’intelligence des autres peuples au monde, de penser la république kabyle, l’édifier et lui donner les outils politiques primordiaux à son bon fonctionnement.

Autre conséquence de l’acte importante à citer, l’assemblée villageoise n’est pas devenue la rampe de lancement de la civilisation kabyle comme elle fut pensée à l’origine. Elle ne s’est pas transformée en lieu qu’elle aurait dû manifestement être, c’est-à-dire, un espace de débats permanents, de dialogues intellectuels arguments contre arguments, de contestation générationnelle de normes politiques, de revendications libertaires discutées et l’instauration de nouvelles normes politiques plus conformes au temps. Elle devait être l’une des sources d’inspiration de la République kabyle. Quant au chef du village, il n’est pas devenu celui qu’il devait être : un politique, un intellectuel et un législateur. Un députe au service de ses lecteurs. En lieu et place, il est demeuré un simple gardien d’une morale qui a bridé les esprits et priva les femmes de leur droit « politique ». En effet, c’est cette morale qui interdit aux femmes d’être membres de l’assemblée villageoise.

Ce n’est pas le système des assemblées villageoises qui est contesté par l’auteur du texte. Ce sont ses défauts et la stagnation politique et intellectuelle qu’il a généré qui sont dénoncés. C’était le point de départ fixé par les architectes de la pensée kabyle et le modèle politique. Voyons le résultat, ils sont… et les conséquences sont dramatiques. Certainement, des visions politiques de fondation d’une république kabyle au sens moderne du terme furent élaborées le long des siècles passés, mais aucune ne s’est jamais imposée à l’assemblée villageoise archaïquement conservatrice. Aujourd’hui, les souverainistes kabyles portent une vision moderne d’un État kabyle et réalisable à plus au moins court terme. Ne la gâchons pas par la désunion héritée de nos « confédérations indépendantes les unes des autres ».

La Kabylie aurait dû devenir la Grèce de l’Afrique. Un État indépendant depuis toujours, démocratique, prospère qui participe pleinement aux inventions techniques, aux innovations et aux découvertes scientifiques. Au lieu de cela, elle est restée une Nation de la terre. Là est la critique acerbe envers l’assemblée villageoise.

La pensée spirituelle du peuple kabyle (I) à (IV)

Les illusions des berbéristes Kabyles.

Les intelligences kabyles face aux défis intellectuels et politiques.

Décolonisation intellectuelle pour l’indépendance politique.

La négation de soi kabyle.

L’indépendance oubliée et l’éveil.

La bataille des idées.

Kabylie : sortir de la victimisation permanente

Firmus

Site kabyle

Une pensée sur “Aux origines du mal kabyle.

  • 1 avril 2018 à 11 11 10 04104
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    Très bonne analyse! Merci Firmus.
    J’espère que beaucoup de Kabyles lisent tes articles et conversent avec toi.
    M.n.Y.

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