Les intelligences kabyles face aux défis intellectuels et politiques.

Dans l’article intitulé, les peuples inventeurs gouvernent le monde, nous avons affirmé que l’intelligence transforme de simples « cailloux » en matières premières fondamentales pour la fabrication de mécaniques et tant d’autres choses fonctionnelles ou esthétiques. Par conséquent, la matière grise est plus précieuse que les matières tirées du sous-sol. Nous avons également déclaré que la démocratie libère les capacités créatrices de l’humain, le moralisme religieux, la dictature, les brides.

Pour valider ces affirmations, il suffit de regarder autour de soi, les exemples sont légion et flagrants. En revanche, sur le plan politique, plus spécifiquement le pacifisme qui est notre mode de lutte politique, en dehors de l’Inde, nous n’avons aucun autre exemple de décolonisation territoriale par une désobéissance civile et pacifiste. Cela ne signifie pas que les exemples manquent à travers les siècles. De nombreuses causes ne sont pas les mieux connues et inscrites dans les pages de l’histoire pour la postérité. Occultées par l’histoire officielle, celle des vainqueurs, elles finirent par s’effacer de la mémoire humaine. De nos jours, nous pouvons aussi constater que les causes les plus justes ne sont pas les mieux défendues. Le peuple Kurde, les Indiens d’Amazonie, etc. vérifient la règle depuis des années.

Quel est le lien entre l’intelligence et le pacifisme kabyle ? Le lien ce sont les mots et les idées qui sont nos armes de combat. En effet, pour atteindre notre objectif d’indépendance, en plus de notre indispensable union politique, nous avons aussi à devenir un exemple historique, un peuple défendu par l’opinion internationale. Pour cela, nous n’avons pas spécialement besoin d’un Gandhi, mais plutôt de l’implication totale des intelligences kabyles. En effet, le mode de lutte politique que nous avons adopté implique d’investir notre temps, nos énergies et nos moyens financiers dans l’intelligence, la communication et la pédagogie. D’inscrire notre militantisme dans une perspective dans laquelle l’activité principale serait l’élaboration des idées politiques, intellectuelles et la communication.

Nous avons un besoin vital de communiquer pour de multiples raisons que nous n’étalerons pas ici, autrement il nous faudrait noircir plusieurs pages. En premier lieu pour expliquer politiquement, historiquement et intellectuellement notre revendication pour l’autodétermination. De même pour instrumentaliser les moindres faits et gestes des services d’Alger. Sur ce dernier point, les choses sont déjà établies, en effet, l’opinion internationale connaît parfaitement la nature du régime d’Alger, nous n’avons pas à trop insister pour la gagner à notre cause.

L’intelligence nous donnera la clairvoyance primordiale pour mettre en branle des événements de dimension historique qui braqueront les projecteurs du monde sur notre cause. Elle nous fournira les arguments pour convaincre à l’intérieur et à l’international. Tout est réuni pour que nous devenions LE peuple à défendre en ce troisième millénaire. Il ne tient qu’à nous pour que notre peuple devienne le symbole de souveraineté intellectuelle, de liberté politique et pour que son approche pacifiste connaisse une éclatante consécration à l’échelle planétaire.

La civilisation humaine s’est construite dans la paix et la violence, car l’humanité a toujours conjugué volonté pacifiste et violence guerrière pour de multiples raisons, principalement économiques. Fustigé par les uns et célébré par les autres, l’idéal pacifiste est un trait de caractère humain transcendant. Aussi paradoxal que cela puisse paraître de prime abord, dans notre monde violent où les relations politiques internationales sont d’un cynisme immonde, les idéaux et les valeurs nobles du pacifisme sont majoritairement partagés. Ce n’est pas un défaut de cohérence dans la pensée humaine contemporaine. Le paradoxe trouve ses origines dans la psychologie où l’attrait pour la violence et une opposition instinctive à l’agression participent du caractère humain. Est-ce que l’humanité dépassera-t-elle un jour la violence ? C’est la question que lui pose le pacifisme, c’est par son idéal qu’elle voudrait y répondre.

La répression politique a toujours été dénoncée comme l’étendard de la tyrannie par les voix éprises de démocratie. La dénonciation a installé l’idée d’une démocratie mondiale. L’idée que tous les peuples au monde ont le droit de se gouverner. Ces convictions ont formé le cadre de pensée philosophique, humaniste et de conscience politique des militants de la démocratie planétaire. La pensée politique des militants-es des droits politiques du peuple kabyle s’inscrit dans cette pensée universaliste, pacifiste et humaniste. Nous avons à affirmer haut et fort notre opposition à la violence armée pour arracher notre liberté. Notre opposition à la guerre, sauf dans des cas exceptionnels où la situation l’exige : l’avenir d’une Nation menacé par un génocide ; les principes fondamentaux de l’humanité, remis en question par une puissance qui veut dominer le monde ; repousser une invasion, etc. Nous avons à mettre, l’intelligence, la liberté, le pacifisme, la créativité et le dialogue, mis au centre de notre pensée politique, de nos convictions intellectuelles et philosophiques.

Le rôle des femmes et des hommes du savoir.

Les femmes et les hommes de savoir ont beaucoup de défis à relever. Un immense travail intellectuel, psychologique, politique, historique… les attend. Ils ont le devoir d’accompagner le mouvement de réappropriation des valeurs de Taqvaylit enclenché. D’alimenter le message politique vers l’extérieur pour internationaliser notre cause. Nous sommes partis de loin avec un bagage politique léger. Une décennie et demie plus tard, l’idée d’un État kabyle est presque unanimement approuvée. Tout comme, nous croyons de façon unanime que notre cause aboutira pacifiquement. Nous croyons à la viabilité et la prospérité de la Kabylie indépendante. Car, nous croyons en la puissance de l’intelligence qui est à l’origine de la création de toute chose.

Nous nous sommes engagés dans la lutte politique pour l’édification d’un État kabyle sans doctrine politique préétablie ni même un début de stratégie. Nous avions juste une idée directrice qui nomme les problèmes et deux socles sur lesquels nous appuyer : la certitude que la Kabylie et l’Algérie sont finalement antinomiques et la conviction que l’intelligence triomphe toujours. Nous nous sommes engagés pour construire un État à Taqvaylit, car nous avions compris que pour garantir sa pérennité, il lui faut un espace territorial défini par une souveraineté étatique kabyliste. Espace que nous possédons depuis des millénaires : le Pays kabyle. Souveraineté que nous avons perdue au XIXe siècle.

Tant que nous revendiquions l’autonomisme, Alger n’avait aucun souci à se faire. Ce n’était que du néo culturalisme. Lorsque le virage souverainiste fut pris, Alger avait compris qu’il réveillerait la conscience indépendantiste de notre peuple. Depuis, sa répression s’abat de plus en plus fortement sur une Kabylie devenue une caserne militaire. Et sa propagande déploie de moyens qui sont sans précédent pour fabriquer l’opinion corrosive à dessein de désorienter le peuple kabyle.

Les intelligences kabyles ont le devoir de susciter une mutation de la pensée sur de nombreux points. Le devoir d’aider les Kabyles à surplomber la barrière psychologique mise par l’idéologie algérianiste pour les empêcher d’envisager le monde loin de l’idéologie arabiste. C’est le rôle des intelligences kabyle de les aider à faire un saut intellectuel par-dessus les perceptions inculquées et les amener à dépasser le piège idéologique où ils sont pris depuis des années. C’est leur rôle d’expliciter le sens de l’histoire auquel nous sommes tous appelés à participer.

Pour briser les carcans idéologiques, doctrinaux et psychologiques, qui entravent la liberté de penser par soi-même et de décoloniser ainsi les esprits kabyles, il faut que toute l’intelligence kabyle converge vers la bataille d’idées. La concevoir non seulement comme le champ de bataille des arguments pour convaincre, mais aussi et surtout comme le lieu où se fabriquent les idées de la Kabylie de demain. Effectivement, c’est ici et maintenant que nous avons à élaborer un modèle démocratique pour dessiner les traits d’une Kabylie libre et indépendante. À penser les changements de demain et à anticiper les transformations qu’ils impliquent et le devenir où ils conduiront notre peuple.

La formation politique est une priorité. Le discours décolonisateur est nécessairement traversé par des contradictions résultantes de l’imbrication des sphères politiques, démagogiques, idéologiques, propagandes et intellectuelles, outils indispensables, pour mener la lutte. Le rôle des intelligences kabyles est d’expliquer pourquoi le discours politique d’une lutte décolonisatrice est naturellement soumis à des logiques inacceptables dans une démocratie. Pourquoi la hiérarchie politique formule les réponses selon le contexte, l’interlocuteur, le message à faire passer, etc. cela ne signifie pas pour autant qu’elle a carte blanche pour le recourir à l’affectation en toute direction, circonstance et instant.

La polémique neutralisante est un autre volet important sur lequel devraient se pencher les intelligences kabyles. Nous sommes en effet en droit de croire qu’un peuple en lutte pour sa survie devrait se méfier des rumeurs et se fier aux faits vérifiables, à l’information viable et à la raison. Malheureusement, le nôtre est singulièrement perméable à la propagande et à la désinformation. Il est pris dans un tourbillon de suspicion créée par la propagande d’Alger. Ici comme ailleurs, le rôle des intelligences kabyles est crucial.

Le travail historique est aussi prioritaire. Par exemple, des auteurs du XIXe siècle aux lignes douteuses présentent notre peuple sous les traits d’un belliqueux rétif à tout système politique, à tel point que l’on peut lire son histoire comme la conséquence d’une violence congénitale et l’incapacité totale à s’organiser. En un mot, c’est un peuple sans profondeur intellectuelle et bêtement violent. Pourtant, aujourd’hui, au moment de mener son combat décisif pour se libérer du dernier colonisateur, il place sa lutte sous le pacifisme. D’un strict point de vue de la logique de l’évolution intellectuelle et psychologique, les peuples ne font pas de sauts aussi significatifs en peu de générations.

Concernant le racisme supposé des indépendantistes kabyles. Malgré la propagande agressive d’Alger sur le sujet, il n’est pas compliqué de prouver le contraire. De retourner assez facilement la propagande contre l’expéditeur. L’indépendant n’est pas motivé par la haine d’une langue ou sa culture, il ne milite pas pour se venger des circonstances hostiles, mais pour corriger les erreurs commises par son peuple et construire un État kabyle. Nier l’autre dans sa singularité, son humanité et sa culture, bafouer les principes fondamentaux de la civilisation humaine n’est pas au programme des souverainistes kabyles.

Lire : Décolonisation intellectuelle pour l’indépendance politique.

Kabylistes : la discipline politique nous est indispensable.

L’engagement des élites kabylistes : quelques interrogations.

L’intelligence et la créativité au service d’une cause juste

La nécessaire construction d’une idéologie kabyliste.

Firmus

Site kabyle

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