La Kabylie : sortir de la victimisation permanente !

La lutte politique de notre peuple pour son émancipation et sa libération a franchi un palier important ces dix dernières années. Le projet indépendantiste, sans surprise, est accepté, défendu et porté par une génération de militants.es déterminée et consciente des enjeux.

L’histoire de notre peuple, essentiellement écrite par les autres, n’est pour l’heure qu’un ensemble d’inventaires bruts sur lesquels nos spécialistes de la discipline tardent à se pencher pour les raffiner. Elle est comme un manuscrit écrit en langue mystérieuse qui attend d’être déchiffré. Or, il est essentiel d’appréhender sa propre histoire pour se situer dans le temps, comprendre son présent et mieux se projeter dans son futur. L’histoire n’est jamais neutre, dès lors que nous commençons à interroger les faits et leurs conséquences ; les pratiques et leurs incidences sur les individus et les communautés humaines, resurgit alors une mémoire pour témoigner sur le sens des objectifs poursuivis par telle ou telle entité politique.

En attendant que les spécialises se penchent sur l’état de notre histoire pour y mettre de l’ordre intellectuel dans ses dates symboliques, ses faits importants et nous décortiquent chaque page et détaillent l’ensemble, nous les anonymes du web (définition chère à un ami indépendantiste), nous essayons en toute modestie d’interroger notre histoire, notre géographie et nos interactions avec notre environnement d’hier comme d’aujourd’hui, pour tenter d’ouvrir les champs de la réflexion.

Il est temps pour nous de comprendre que les glorifications insensées, les médailles octroyées à tort aux tenants de l’immobilisme nous sont adverses et redoutables. Les adeptes de la reproduction perpétuelle de schémas avec un calque usé par la répétition et la contre-productivité nous sont des boulets.

Ce gigantesque travail devrait être celui des compétences pluridisciplinaires kabyles. Or, que constatons-nous ? Une absence quasi-totale d’élites capables de produire des contenus au service de l’idéologie kabyliste. Par conséquent, le seul discours politique indépendantiste qui prospère est pour l’heure réduit à la victimisation permanente et fataliste. Il est indéniable qu’en tant que peuple colonisé ; et à l’instar des autres peuples ; nous ne pouvons pas échapper à cette phase qui consacre « un discours victimiste ». En effet, notre peuple et durant plusieurs siècles n’a connu que très peu de période de répit. Les envahisseurs et les colonisateurs successifs ont tout fait pour entraver le processus historique qui aurait pu nous mener vers l’édification d’un État souverain et moderne.

Je ne pense pas que subir des colonisations à répétition ne soit dû uniquement au manque de chance et la méchanceté des autres ! Si notre peuple ne s’est pas donné les moyens de disposer de son État, ce n’est pas la faute des autres. Évoquer le pacifisme comme seul argument n’est qu’une demi-vérité qui ne tient pas devant l’histoire, et qui ne vise qu’à flatter notre peuple. Sinon, comment expliquer la participation de notre peuple à des guerres qui n’ont servi que pour le maintenir dans le statut de l’éternel second ?

Il est tout à fait compréhensible, au vu de la situation actuelle de notre peuple, de dénoncer avec force les pratiques coloniales algériennes depuis plus d’un demi-siècle. Toutefois, je me pose des questions sur la pertinence et l’efficacité du seul discours politique anticolonialiste. Autrement dit, il n’y aurait pas nécessité de l’accompagner par des contenus idéologiques et doctrinaux qui dessineront les contours du projet politique indépendantiste ?

Le travail est colossal et mérite que nous nous y intéressions de très près. C’est un champ qui reste encore inexploré sur la plupart des sujets sociologiques, politiques, philosophiques et historiques. À peine nous entamons quelques recherches, nous nous retrouvons face à des inventaires volumineux et bruts qu’il faut segmenter pour mieux dégager un champ réduit à l’interrogation et à la réflexion.

C’est en m’intéressant à littérature concernant l’organisation sociopolitique kabyle que je me suis rendu compte de l’étendue de la problématique qui nous ait posées aujourd’hui. En effet, les travaux sur cette thématique sont nombreux. Cependant, ils se limitent à des inventaires et des descriptions des pratiques dans le temps. Les études et les analyses dépendent des questions que nous souhaitons traiter. Le résultat et les conclusions répondent à des interrogations préalablement sélectionnées. Elles dépendent aussi des convictions et du positionnement de la personne qui réalise l’étude.

Avoir un regard indépendantiste sur notre organisation sociopolitique en Kabylie, c’est de s’interroger sur son efficacité en investiguant en profondeur les failles pour les corriger et les points forts pour les consolider. Jusque-là, tous ceux qui ont eu à aborder ce sujet conclurent en vantant les mérites d’un système d’organisation sociopolitique à l’horizontale et circulaire. Qu’en est-il réellement ? Pourquoi ce système d’organisation sociopolitique kabyle n’a-t-il pas permis l’édification d’un État ? N’est-il pas plutôt une entrave à toute prémisse d’une construction organisationnelle à la verticale, l’architecture même indispensable pour ériger une autorité politique ?

Il est évident que ce système d’organisation sociopolitique traditionnel a joué son rôle de bouclier dans la préservation de la société kabyle, de sa langue, de sa culture et de son patrimoine. En effet, les intrusions et les agressions n’ont jamais atteint le noyau et se limitaient à la périphérie. Le contexte historique et géopolitique n’étant pas encore ce qu’il est de nos jours, les effets d’acculturations -entre autres arabisation et salafisation- n’ont pas pu dépasser les digues périphériques. Par cette organisation structurée sous une forme circulaire, la Kabylie a mieux résisté que d’autres peuples de Tamazgha centrale aux assauts et aux agressions exogènes des différentes forces coloniales.

Dans son plan d’assimilation et d’effacement de la culture, de la langue et du patrimoine kabyle, et globalement de la pensée kabyle, le pouvoir colonial algérien arabo-islamiste a tout essayé pour se débarrasser de notre peuple. Du déplacement des populations arabophones vers les cités kabyles à l’immigration économique forcée des Kabyles vers les régions arabophones, l’objectif ne laisse aucun doute sur cette volonté de détruire une organisation sociopolitique hermétique aux intrusions. Constatant que cette stratégie tardait à donner le résultat escompté, il comprit qu’il fallait éviter les digues, contrôler les structures qui sont proches du noyau qui sont les Tadjmaïts. En effet, dès le début des années quatre-vingt-dix (90’s) et sous le prétexte de la régularisation administrative des associations, il commença à attribuer les agréments aux comités des villages pour mieux les contrôler.

Les événements sanglants du printemps noir, en 2001, qui ont contraint la Kabylie à ressusciter son organisation des Archs, ont également encouragé le pouvoir colonial algérien à accélérer son travail de sape pour anéantir l’existence même de toute l’organisation sociopolitique traditionnelle kabyle et la mise en place d’autorités tribales dociles et coopératives. Il a bien sûr reçu l’aide de nombreux KDS, dont certains sont même à l’initiative de cette stratégie de normalisation de la Kabylie. À cela s’ajoutent évidemment l’utilisation des anciens leviers d’arabisation et d’islamisation, qui sont l’école, la télévision et les nombreuses mosquées construites en Kabylie ces vingt dernières années.

Doit-on, tel que le suggèrent certains nostalgiques de la résistance culturelle, œuvrer pour la réhabilitation à l’identique de cette organisation sociopolitique ancestrale kabyle ?

À mon avis, il serait totalement anachronique de vouloir reproduire la même organisation sociopolitique. D’abord, parce que le contexte a changé et les digues qui ont protégé le noyau ont cédé à la vague de la déculturation et de l’assimilation depuis quelques années. Ensuite, parce que l’objectif politique qui est l’édification d’un État souverain requiert une organisation à la verticale avec une hiérarchisation des missions, des prérogatives et des responsabilités. Autrement dit, des institutions modernes qui traduisent l’autorité politique sur tout le territoire Kabyle.

Si nous voulons instituer un parlement Kabyle, il me semble nécessaire de revoir toute l’architecture à la base. Tajmaït qui a été dépossédée de tous ses pouvoirs administratifs, politiques et juridiques et qui ne doit son existence qu’aux liens d’intérêts familiaux et parfois tribaux, ne peut être représentative en l’état, d’une structure basique pour un parlement kabyle. Je comprends que par nostalgie ou intérêt électoralistes, certains peuvent me reprocher ce plaidoyer pour la déconstruction d’un patrimoine ancestral. Toutefois, si le seul salut de la Kabylie est dans l’édification de son État indépendant, alors il ne faudra prendre en considération que le pragmatisme et l’efficacité.

À titre d’exemple, il est possible d’envisager une structuration à partir de la base de comités de défense de la Kabylie (CDK). Les découpages administratifs opérés par le pouvoir colonial algérien sont une réalité depuis de nombreuses années, nous pouvons nous en servir pour l’implantation de ces CDK. Chaque comité de défense de la Kabylie se constitue en assemblée dans sa commune et élit son/ses représentant/s à l’assemblée constituante kabyle (critère démographique, à prendre en compte ?).

Ce sujet comme d’autres mérite assurément un espace plus grand que celui d’un texte sur un site internet. Interroger notre histoire et questionner notre présent doit se faire en toute objectivité, loin des émotions et des clichés flatteurs qui nous renvoient des images faussées de notre réalité.

La prise de conscience collective par le fait que nous soyons un peuple colonisé doit nous inciter à nous remettre en question et œuvrer pour ne pas rester inerte, immobile et n’avoir comme réactions que les gémissements d’une victime éternelle. Nos compétences kabyles ne sont flattées par nos bourreaux que lorsqu’elles participent à notre déchéance ou au moins à empêcher notre éveil et la mise en mouvement de nos énergies. Il est urgent de mettre sous la loupe indépendantiste chaque détail et chaque fragment de notre histoire ancienne et récente et la soumettre à la critique constructive.

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