Lettre à Dda Lwenas.

Je précise un point aux personnes qui liront le texte. Il m’est inconcevable d’écrire au passé sur un esprit brillant, profond, passionné, au verbe intemporel. L’un des plus féconds de la Kabylie. Que les propos vous plaisent ou pas, il est le présent et l’avenir de notre Nation. Là où certains verront une forme fautive, c’est la Kabylie indépendante qui honorera tous ses enfants, qui s’exprime. C’est l’espoir d’un avenir pour notre peuple, libre, prospère économiquement, scientifiquement et intellectuellement, qui est évoqué par la forme.

Bonjour maître à penser. Je sais que tu n’acceptes pas le qualificatif, car le nom maître te gêne beaucoup. Il ne correspond nullement à ta conception des relations interhumaines. Il t’évoque l’immoralité de l’esclavage et de la dictature que tu abhorres. Jamais, il ne sera donné par mes soins à une autre personne sur terre, même au grand penseur que j’admire : Jiddu Krishnamurti. S’agissant de toi, en plus de sa signification, spirituelle, philosophique, poétique, c’est une profonde marque de reconnaissance et de respect pour ton immense œuvre riche en savoirs ; tes années de sacrifice pour la liberté de ton peuple. Ton humilité et ton empathie sont édifiantes et exemple à suivre pour nous.

Ici, ce n’est pas un sot béat d’admiration qui s’adresse à un savant imbu de sa science ni un adepte endoctriné qui fait des courbettes devant son gourou. C’est un Kabyle qui a étudié dans ton école, il continue d’ailleurs toujours à le faire, qui exprime son profond respect à une personne d’un niveau d’intelligence prodigieux et d’une modestie caractéristique des esprits critiques, emplis de bonté, guidés par l’amour de la liberté. Humbles, humanistes et pacifistes.

Jusqu’à présent, je n’ai jamais osé écrire un article sur toi, à peine quelques mots ici et là. Je l’ai pensé à maintes reprises, mais vois-tu maître à penser, je ne sais pas comment m’y prendre. Pour être complet, ton intelligence m’intimide. Je ne me sens pas à sa hauteur. Nous devinons tous ta réponse empreinte d’humilité qui est l’image de la pureté de l’âme. Voilà la mienne : comment atteindre le sommet d’un monument aussi grand pour embrasser l’ensemble de son œuvre ? L’ascension ne peut se faire avec un seul savoir. En effet, il faut en mobiliser plusieurs. Une fois l’ascension accomplie, saurons-nous apprécier l’étendue du message, des connaissances qu’il véhicule d’une ampleur inimaginable, bien au-delà de que nous supposons et les comprendre ?

Tu me diras à raison, ceux qui ne font rien, n’ont aucune récolte. Ceux qui tentent auront toujours quelque chose. Observe ce principe et ne crains pas de t’attaquer à des sujets complexes. De gravir les sommets, même laborieusement, pour aller chercher l’intelligence et le savoir. Il faut explorer ses idées. Aller au bout de celle que l’on commence. Les exposer au monde pour connaître son opinion, progresser de ses remarques et affiner de sorte son intelligence. La fois suivante tu feras mieux. C’est ainsi que l’on se perfectionne tout en sachant que la perfection est inatteignable, car l’intelligence est infinie. Je suis d’accord. Je commence par t’adresser une lettre.  Demain, éventuellement, je me pencherai sur l’un de tes chefs-d’œuvre. Saches que pour nous, ton lègue est un chef-d’œuvre. Un héritage qui traversera les siècles.

Il y a aussi un fait qui m’empêchait d’écrire un texte sur toi. À toute tentative de le faire, mes mots se retrouvèrent noyés dans un torrent de larmes, lequel est alimenté par un puissant sentiment d’immérité. Vois-tu maître à penser, ta mort m’est inacceptable. Ta mort est une souffrance permanente. Je pense que c’est un deuil qui ne se fera jamais en Kabylie. Immérité, car ce n’est pas la divinité qui a choisi ton heure. C’est la haine viscérale des farouches adversaires de la pluralité, des racistes anti-existence de ton peuple qui a écourté ton séjour sur terre. Par ta mort, ils ont cru vaincre tes idées. Rien ne manifeste mieux leur impuissance devant la force de ton verbe et l’intelligence de tes paroles que l’adhésion massive de ton peuple à la république kabyle pour être nous-mêmes. Ton nom est synonyme d’indépendance politique et intellectuelle. Qui prononce ton prénom avec respect est militant ou militante de Taqvaylit.

Ton peuple pleure toujours ta disparition physique. Sa vengeance se nommera ainsi que tu le souhaites : une république kabyle pour être nous-mêmes. Au plan personnel, tu es mon refuge en des moments difficiles. Lorsque mon esprit se sent perdu, de tes mots la lumière jaillit pour éclaircir son chemin. Je te pleure tout le temps. Mes larmes arrosent ma détermination à aider notre peuple.

Je te pleure pour renforcer mon courage et renouveler mon serment fait le jour de ton assassinat par les chasseurs de la lumière. Je t’avoue maître à penser, le monde et ses souffrances ne me sont pas étrangers. Les souffrances me touchent et m’attristent profondément, mais ne me font plus souffrir. Je ne suis pas résigné ni insensible, simplement, ton expérience et tes mots m’enseignèrent à la dépasser. Aussi, sur les chemins de l’aventure sillonnés très tôt, l’existence m’apprit que la souffrance ne fait pas avancer ceux qui ne cherchent à la comprendre et l’entretiennent pour se plaindre. Ils s’enferment dans le chagrin et s’accrochent mordus à la douleur, ce qui occasionne une compréhension partielle des ressorts qui meuvent l’existence ; déforme et ignore beaucoup de lois qui gouvernent la vie. Effectivement dès que nous comprenons une souffrance et nous la dépassons, sa douleur et son chagrin se transforment en expérience donc en intelligence et en savoir.

Sur tous les chemins de l’aventure, mon esprit a renforcé ma capacité résiliente et de compréhension de l’humanité. Plus grand-chose ne m’étonne en ce bas monde ni en bien ni en mal. J’ai acquis des certitudes, dont celle-ci : l’existence est un parcours que personne ne peut prévoir. Il est fait de douleur pour devenir plus fort et apprécier ses moments de joie. Aussi de problèmes certains à résoudre d’autres à transmettre pour la même raison. De leçons à apprendre certaines à comprendre, d’autres à indiquer. Des erreurs à commettre, des leçons à en tirer pour éviter de les reproduire indéfiniment ce qui est la marque de l’imbécillité. Le tout pour acquérir de l’expérience et un peu de sagesse.

Par moments, l’idée d’avoir perdu ma naïveté me traverse l’esprit et me bouleverse, car c’est la partie importante de notre enfance là où réside une conception du monde sans rancune, sans haine, sans jalousie pathologique ni convoitise sans scrupules ou racisme. Cependant, dès que je pense à toi, elle resurgit. Je retrouve toute mon humanité d’enfant. Le monde et ses défauts disparaissent par enchantement.

Non seulement, tu sais comment conscientiser les personnes pour un engagement politique en faveur des droits de l’homme, mais aussi et surtout comment les aider à se réconcilier avec toutes les composantes de leur humanité. Cette faculté n’est pas donnée à tout le monde. C’est un don des cieux offert aux âmes généreuses pour protéger la vie des âmes noircies par la haine de la diversité entre autres.

À tes sœurs et frères en humanité, tu enseignes la sagesse, l’intelligence, la manière d’enlever le voile des constructions mentales fautives, destructrices pour se libérer des préjugés raciaux, de la haine des diversités, et tu rejettes toute gloire. Pour toi, la recherche de la célébrité est une forme d’autosatisfaction produite par un ego en surdose. L’humilité humanise et est libératrice d’énergie vitale pour la création. Elle est l’écran sur lequel l’imagination créatrice projette ses œuvres.

Ton admirable prose mesurée, puisée dans une langue kabyle châtiée, élucide des idées empiristes, politiques, sociologiques, philosophiques, psychologiques, complexes. Elle présente excellemment tous les tempéraments humains, les esprits naturels et rationnels, les rétrogrades et les haineux. Elle aborde les sujets les plus variés sous des angles différents et accessibles à tous. Les scènes du quotidien en Kabylie transposables en tout lieu. La force et la faiblesse de l’amour. C’est un tableau complet des mœurs, de la politique, des religions, de la détermination, des faiblesses et forces humaines. Un puits de sagesse irrigué par l’intelligence universelle. Écouter tes mots est un ravissement pour un esprit tolérant mu par le désir d’apprendre à comprendre le monde pour l’aimer dans toute sa diversité.

Ton engagement pour tous les opprimés de la terre dénote un esprit dépourvu de racisme. Une âme pacifiste, humaniste, humble, ouverte au monde et éprise de son patrimoine immatériel pluriel et attachée à sa préservation.

Ton déisme est sans dogme ni théologie. Il prescrit seulement d’adorer la divinité et de l’honorer par une conduite intègre et conforme aux idées humanistes, à l’honnêteté. Il n’est pas incompatible avec les religions, pourvu qu’elles acceptent la diversité de croyances, la volonté de l’intime de choisir son cheminement et la multiplicité d’opinions contradictoires, exprimant simplement les diverses sensibilités et tempéraments humains, le tout relié par l’intelligence universelle.

Pour ta philosophie, une doctrine qui enchaine les humains aux interdits, s’immisçant jusque dans les manifestations triviales du quotidien, n’est pas digne de se revendiquer de la divinité. Car le chemin de la divinité est tracé par la liberté de choix, la volonté de tout comprendre par l’interrogation et la remise en question de toute idée. Comment n’adhérer à une doctrine qui n’admet aucune remise en question, aucune critique de son dogme ? Comment croire à une religion qui voile la beauté engendrée par la divinité pour éblouir la vie ? Pourquoi amputer la nature de sa vitalité ?

Nous luttons toujours pour la paix, la liberté et l’indépendance. Nous sommes organisés politiquement comme tu le préconisais. Nous traversons les étapes avec la détermination chevillée aux neurones d’avoir une république kabyle et d’être nous-mêmes comme tu le souhaites. La Kabylie deviendra un État. Maître à penser, ce jour-là, nos femmes, nos sœurs, nos filles, nos amies et la terre sacrée de notre nation feront tressaillir la planète par la mélodie joyeuse de leur youyou. Ce jour-là, pour l’éternité, ton âme se reposera parmi les étoiles.

Dda Lwenas, tu survivras à tous tes détracteurs ; aux commanditaires de ton assassinat et tant d’autres personnes malfaisantes. Tu es l’Histoire, ils ne sont même pas déchet pour la poubelle de l’histoire.

Repose en paix maître à penser.

Firmus

Site kabyle

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