Peuple kabyle : les utopies ont façonné notre monde.

Cet article est une réponse à une analyse rédigée par un monsieur, authentiquement kabyle, avec une instruction manifestement assez élevée. J’ignore s’il a été publié sur un site internet. En effet, je l’ai lu sur un profil Facebook d’une Kabyle. Je tenais à lui répondre, car aujourd’hui, tout ce qui s’écrit sur les murs virtuels des réseaux sociaux ou se publie sur les sites internet, se dit aussi entre les murs de la vraie vie.

Il paraît que le régime d’Alger permit aux indépendantistes kabyles de battre le pavé et militer pour leur idée, car elle est utopique. Pourvu qu’ils ne lui disputent pas les manettes du pouvoir en Algérie. Pour le reste, il leur confère le droit de manifester et d’épiloguer sur une chimère comme bon leur semble. À peine les ennuie-t-il de temps à autre pour égayer les journées ennuyeuses des services de répression. Et de rassurer le petit peuple, sur ses capacités à garantir l’unité nationale.

Il les laisse faire, parce que du haut de son pouvoir, il sait pertinemment que l’idée de l’indépendance de la Kabylie ne se concrétisera jamais, même dans une Algérie démocratique. Il semble même que les Kabyles dans leur majorité n’acceptent pas cette idée, car elle comporte beaucoup d’incertitudes, surtout économiques. Pour toutes ces raisons et d’autres trop longues à énumérer, Alger autorise une minorité des Kabyles à rêver à une Kabylie indépendante. Il paraît, en effet, que les souverainistes kabyles ne sont qu’une poignée d’utopistes.

Forte heureusement cette analyse faite probablement par un apôtre de l’algérianisme ne va pas jusqu’à nier que la lutte kabyle a pour origine les funestes injustices dont notre peuple est victime depuis les années 1962. Injustices, rappelons-le, votées, approuvées et pratiquées par des personnes qui se prétendent éclairées. Et sont consacrées par une Constitution en appoint d’une civilisation hégémoniste qui a d’autres subordonnés sous d’autres cieux poursuivant les mêmes objectifs.

Quelle objection apportée à ces arguments verbalisés par « il paraît » et « il semble » ? Tout d’abord, priver de sa liberté, un peuple a le devoir moral, historique, philosophe même de lutter pour l’arracher. Il rencontrera naturellement de nombreux obstacles devant lui, mais les obstacles surmontés sont des droits acquis et de l’intelligence emmagasinée.

Ensuite, une question : en vertu de quel droit un État peut-il se permettre d’œuvrer à la disparition d’une culture ? Ce droit n’est certainement pas celui sur lequel reposent les socles de la raison. Il tire sa force des sommes de portions de liberté abandonnées par les personnes qui ont renoncé à participer à la lutte pour la liberté du peuple kabyle, du moins à sa décolonisation intellectuelle et psychologique. Ces personnes ont réussi, au prix d’acrobaties psychologiques inédites, non seulement à justifier leur impassibilité par « il paraît » et « il semble », mais aussi à les objecter aux principes qui commandent de lutter pour préserver son propre héritage culturel, linguistique et philosophique.

Si l’on n’est pas convaincu que telle ou telle idée dont la réalisation nous semble hors de portée de l’esprit humain ou simplement du nôtre. Avant de la condamner pour utopisme, il est salutaire de regarder le parcours de l’humanité pour prendre connaissance des contributions déterminantes des utopistes. L’un rêva de fonder un empire et l’érigea. Un autre de découvrir un remède pour guérir une maladie et l’accomplit. Regarder pour voir aussi aux quatre coins du monde, comment des femmes et des hommes utopistes changèrent-ils le destin de leurs peuples respectifs en donnant l’énergie nécessaire à l’esprit de liberté pour souffler sur les places publiques et dans les demeures où résident leurs compatriotes harassés par l’injustice ; la ségrégation et l’apartheid ou la colonisation.

L’Histoire nous informe que rien ne s’accomplit sans effort et une bonne dose d’utopisme et l’espoir, ce don de la nature humaine qui souvent nous tient lieu de refuge secret avant de se concrétiser. Elle nous enseigne qu’une lutte pour les droits politiques n’en triomphe qu’avec peine au prix d’efforts longs et persistants. Celles qui aboutissent font triompher la cause de l’humanité. De même que toutes les contraintes attentatoires aux principes humanistes et aux droits légitimes des humains sont semblables aux digues de sable que l’on opposerait directement aux flots d’un puissant fleuve, elles finissent irrémédiablement par être emportées par le flot.

Toutes les lois de fer dictées par des tyrans finissent tôt ou tard par fondre et entraîner l’auteur dans leur sillage. Tout système politique fondé sur l’impunité intégrale de ses membres et l’oppression des citoyens et des citoyennes s’effondre sur lui-même lorsqu’il atteint les bornes fixées par la raison et les facultés humaines de supporter la cruauté, la pauvreté, l’injustice, la discrimination raciale, la colonisation territoriale, intellectuelle et psychologique. La loi de l’intelligence et les fondements de la vie finissent toujours par s’imposer.

C’est dans le secret des utopies qui naissent, se fortifient et grandissent peu à peu les idées qui abattent comme par magie les systèmes politiques immondes tels que l’apartheid. L’expérience de tous les siècles montre que la plupart des acquis humains étaient d’abord des utopies portées par des personnes en quête de liberté ou du savoir, que les détenteurs du pouvoir politique, religieux et économique combattirent avec acharnement, avant qu’ils ne deviennent des avancées majeures qui font l’unanimité aujourd’hui.

L’association de ces trois mots de liberté, de l’utopie et du savoir a contribué à faire des bonds en avant successifs et déterminants sur tous les tableaux où l’humanité a inscrit ses idées générales et ses principes fondateurs et universels. Quand les lois, dont l’objectif principal est d’assagir l’humanité, celles de l’intérêt commun que nous sommes tous disposer à propose et à observer, remplissent un autre rôle, ce sont des personnes qualifiées d’utopistes qui prirent la décision de se battre pour les changer.

Il nous est vivement conseillé d’observer et de prendre exemple sur les utopies qui furent récemment formulées sur notre continent, misent en pratiques et réussirent. La révolution qui fut conduite par l’illustre personnage : monsieur, Nelson Mandela, n’avait pas uniquement pour cause la misère sociale qui n’avait laissé aux populations autochtones de l’Afrique du Sud qu’une existence dénuée de tout bien matériel. Elle était d’abord, une révolte contre l’asservissement ; une lutte pour des droits politiques égaux pour tous. Elle avait aussi rencontré ses « il paraît » et « il semble » pendant qu’elle luttait pour une coexistence ne dépendant que des lois approuvées par l’ensemble des citoyens et des citoyennes. Membres actifs et libres de la Nation démocratique. Aujourd’hui, en Afrique du Sud, flotte un drapeau aux couleurs de l’arc-en-ciel. Quel magnifique emblème éminemment symbolique. Quelle belle utopie magistralement accomplie.

Quel première réflexion peut-on former sur la vie de l’illustre personnage ? La privation arbitraire de la liberté d’un individu par des lois autoritaires est une peine absolument supérieure à de nombreuses sentences. Elle est contraire aux principes qui régissent la vie et au respect qu’un citoyen a le droit d’attendre de son gouvernement. Toutefois, elle ne constitue pas un obstacle insurmontable pour la lutte politique. Deuxièmement, lorsque cet arbitraire s’abat sur un peuple et privilégié un autre, elle porte atteinte à la fraternité mutuelle et le respect réciproques censés lier les citoyens et citoyennes dans une diversité harmonieuse. Un peuple qui en est victime est en droit d’exiger son autodétermination s’il le souhait ou l’accès au pouvoir par le suffrage universel. En luttant pour gouverner son territoire ou prendre le pouvoir, il ne fait qu’accomplir son devoir et appliquer les principes fondateurs de l’humanité.

En forme de conclusion, un gouvernement a des chances de réussir un certain temps à masquer sa nature coloniale par des arguments mystificateurs et des promesses trompeuses d’un lendemain enchanteur. Une spécialité d’Alger. Mais il ne peut pas le faire indéfiniment. Une personne peut fuir ses responsabilités et esquiver ses devoirs envers son patrimoine immatériel un certain temps, mais vient le moment où sa démission prend les allures de la perfidie. Quel triste spectacle que celui d’une personne réduite à la honte par la soumission volontaire. Ce n’est pas tant l’oppression qui détruit les peuples, mais la sujétion volontaire d’une majorité ou une minorité constituée en un frein contre l’émancipation.

 

Firmus

Site kabyle

Une pensée sur “Peuple kabyle : les utopies ont façonné notre monde.

  • 30 décembre 2017 à 17 05 27 122712
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    J’apprécie énormément les écrits lucides et sages de Firmus. Les idées neuves et justes naissent et grandissent. Pour ma part, aucun kabyle ou algérien ne peut me convaincre que la Kabylie a un avenir au sein de ce monstre appelé Algérie. La seule solution à la question kabyle c’est celle de deux États, l’un kabyle et l’autre algérien. Une idée juste finit toujours par s’imposer. Déjà aujourd’hui en Kabylie (grâce au MAK) le débat tourne essentiellement autour de deux options : l’autonomie ou l’indépendance. Le statu quo est intenable, indéfendable et suicidaire pour nous kabyles.

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