Témoignage pour l’Histoire (IV)

Quel avenir le peuple kabyle souhaite-t-il entreprendre ? Indépendant pour se garantir un futur. Autonomiste pour s’assimiler en douce. La question est essentielle. Elle sera nécessairement au centre des débats à venir et sa réponse engage le devenir du peuple kabyle. Pour ma part, un État souverain est la solution pour construire un avenir pour Taqvaylit. Quant à l’autonomisme, c’est une nouvelle impasse bien plus étendue que ne l’était le « culturalisme berbériste » et d’où, probablement, le peuple kabyle n’en sortira jamais s’il a la malencontreuse idée de la suivre.

Récemment, des universitaires anciennement Rcdiste ou Ffistes ont organisé un rassemblement pour discuter autonomisme. J’ignore s’ils prévoient de présenter des candidats à la députation pour « changer de la périphérie » le régime d’Alger. Nous verrons ce qu’ils comptent faire. Ce dont, je peux affirmer, l’agitation des « lumières de Jerjer » qui n’éclairent que leur demeure, ne perturbe nullement mon sommeil d’indépendantiste.

Concernant la majorité des autonomistes sincèrement préoccupée par le devenir de Taqvaylit, ils adhéreront les uns après les autres à l’idée souverainiste. Leur diagnostic est erroné et ils s’en rendront immanquablement compte. Je respecte leur opinion et ne le fais pas uniquement au nom de la liberté d’expression et l’attrait de la contradiction qui me sont chers, mais aussi parce que je considère que lorsque les choses arrivent au bon moment, qu’elles soient adverses ou favorables, ce sont toujours d’intéressantes opportunités pour progresser et convaincre davantage.
Le Manifeste pour la Kabylie avait interrogé ma position d’indépendantiste et l’avait consolidé. Cependant, il m’avait fait comprendre que la naissance d’une organisation autonomiste est une question de temps. Le R.P.K vient de le confirmer. L’avenir nous dira s’ils sont guidés par la volonté de sauver Taqvaylit de l’extinction ou ils veulent simplement tenter leur chance de changer l’Algérie de la périphérie.

Les principaux animateurs du R.P.K sont majoritairement universitaires et fonctionnaires vivants en Kabylie ou résidants en Algérie. Je sais que l’économie du monde ne fonctionne pas sur les bases du troc. Que dire d’autre ? À défaut de les compter parmi les souverainistes, je préfère les savoir autonomistes plutôt que membres actifs d’un parti politique kabylo-algérianiste.

Avons-nous encore besoin de temps avant d’aller vers une deuxième structure politique ? Faut-il s’inquiéter encore et s’opposer pour les mêmes raisons ? Je ne le crois pas. Évidemment, je reste persuadé que l’union politique est indispensable pour que l’avènement d’un État kabyle se réalise dans les décennies à venir. Ainsi, dans l’idéal, agréger toutes les synergies kabyles dans un seul mouvement permettrait de concrétiser plus rapidement la mission de libérer le peuple kabyle. Toutefois, la réalité politique est tout autre, il reste une minorité importante qui n’est pas convaincue par le projet politique soutenu par le M.A.K-Anavad. Certes, il y a le lot habituel de marionnettes manipulées par Alger, cependant, la plupart des autonomistes sont sincères et expriment simplement leur position politique.

Grâce aux années d’investissement du terrain politique et intellectuel par le M.A.K, le flou politique s’est dissipé et l’enjeu s’est clarifié : vivre libre et indépendant ou disparaître avec honneur ou humiliation. Les choses sont devenues limpides pour le peuple kabyle. En effet, indépendantiste ou autonomiste, nous pouvons déverser un flot de paroles, épiloguer à l’infini, la question centrale demeure toujours la même : comment parer au danger qui menace notre patrimoine immatériel ? Comment préserver notre héritage ?

Aujourd’hui, tout kabyle connaît parfaitement l’enjeu et sa portée. Tout comme il sait parfaitement que les querelles de clocher n’ont jamais fait sonner la liberté en Kabylie. Nous avons tous atteint le niveau de compréhension nécessaire pour que chacun de nous puisse décider en conscience et en connaissance. Plus aucune personne ne pourrait prétendre qu’elle ne savait pas et n’était pas consciente de l’urgence de la situation. Toutes les conditions sont réunies pour en finir définitivement avec le débat politique entre le souverainisme et l’autonomisme. Et passer à l’essentiel : croire à l’intelligence de notre peuple et bâtir un État souverain pour Taqvaylit.

Nous avons l’avantage de bien connaître la nature du régime d’Alger pour éviter ses pièges. Nous avons l’avantage d’avoir éprouvé et observer maintes fois ses méthodes pour ne pas reproduire les mêmes travers et commettre les mêmes erreurs. Nous savons combien Alger est toujours à l’affut. Nous savons, quoi que l’on fasse à Tamazɣa centrale, Alger essayera toujours de le contrôler, de le manipuler, de le retourner, le broyer, le corrompre. Il essayera toujours d’utiliser un mouvement contre les intérêts mêmes pour lesquels il s’est constitué. C’est dans sa nature et ses intérêts.

Nous venons d’accumuler un sacré bagage politique et intellectuel pour savoir exactement ce qu’il faut faire et d’éviter de faire pour édifier un État kabyle. Nous sommes des humains. Nous avons des cerveaux. Nous possédons le savoir d’adaptation et nous avons la capacité à progresser. Nous comprenons le monde où nous vivons. Nous connaissons le parcours de l’humanité et nous savons les exploits accomplis, les difficultés surmontées… pour atteindre le savoir actuel. Nous connaissons tout cela et nous savons donc que rien ne se fait par miracle, il faut de la sueur, le respect de la hiérarchie, la discipline politique et la mise en quarantaine des égos pour atteindre ses objectifs.

Dans une démocratie souveraine, les idées exprimées par d’autres peuvent heurter nos sensibilités, néanmoins aucune loi ne nous autoriserait à les exclure du champ du débat. Dans une lutte pour la décolonisation territoriale, intellectuelle et psychologique, l’autocensure est un principe que tout militant et militante se doit d’appliquer. Dans une Nation indépendante, ces propos reviennent à imposer ses propres interdits aux citoyens et aux citoyennes et videront la liberté d’expression de toute substance. Mais voilà, nous ne sommes pas une nation souveraine et démocratique. Nous luttons pour le devenir.

L’indépendantiste kabyle en est parfaitement conscient. Pour le décrire brièvement, en plus du principe ci-dessus qu’il applique, il est celui qui croit au pouvoir de l’intelligence et sa supériorité sur la violence. Il est celui qui renforce le sentiment intime que la souveraineté EST la solution. Celui qui va au cœur des maux qui gangrènent notre société et propose des solutions pour infléchir le cours de notre histoire. Il est celui qui irrite les bonimenteurs, les « dissidents », les marionnettes des généraux, car il a le courage et la volonté de proposer au peuple kabyle, une alternative pour extraire Taqvaylit de l’influence des faussaires. Il sait que l’on a développé, autour du culte de la pensée unique (l’algérianisme), un ensemble de notions censées être indéniables, quels que puissent être les échecs résultant de leur application. Toute critique, ou même toute mise en évidence de ses échecs est vouée à l’anathème. Il sait que ces notions qui s’appuient sur une idéologie hégémoniste nous ont piégés. Il s’affaire à les contrer par la force de l’argumentation rationnelle afin de les défaire et décoloniser les esprits.

Cet portrait dressé, revenons à notre sujet de fonds : indépendantistes ou autonomistes. Nous devons toujours garder en tête, ce pour quoi nous nous battons. Et si, pour l’instant, nous ne pouvons pas nous unir pour des raisons idéologiques, nous avons l’impératif de nous entendre pour des raisons politiques. Soit l’union politique ou à minima l’entente, sinon la pire crainte se réalisera : Taqvaylit disparaitra. L’enjeu doit pouvoir faire entendre raison même aux plus obstinés d’entre nous.

Je suis indépendantiste par conviction. Je crois en la force de Taqvaylit et suis instinctivement, intellectuellement et psychologiquement convaincu qu’un État kabyle indépendant sera prospère et deviendra rapidement un modèle de développement économique, intellectuel, politique et scientifique pour notre continent : l’Afrique. Je ne crois pas au développement économique, intellectuel, scientifique d’une Kabylie algérienne. Je ne suis pas un complotiste, un défaitiste, un scénariste du pire, les lignes de l’Histoire m’ont enseigné que les forts essayent toujours d’assimiler les faibles. Quant aux faits, ils m’ont convaincu que les autorités d’Alger essayeraient toujours d’absorber la Kabylité. Par conséquent, la solution pour préserver Taqvaylit impose elle-même le passage obligatoire par un État kabyle indépendant, sinon Alger finira tôt ou tard par arriver à ses fins.

Pour les raisons exprimées ci-dessus et tant d’autres à la portée de tous, je suis persuadé que l’option défendue par les autonomistes ne connaîtra pas d’issue favorable, car Alger ne veut pas changer d’orientation politique et culturelle. Il céderait éventuellement ses compétences en Kabylie et accepterait un État kabyle indépendant, mais ne laisserait jamais un esprit kabyle prendre les manettes de l’autorité pour refonder en profondeur l’État algérien. Il ne laissera jamais de place pour Taqvaylit. Et le fédéralisme, ce n’est pas sa tasse de thé, les droits humains ne sont pas sa priorité. Il est au service d’une civilisation dont la priorité est et restera l’arabisation entière de Tamazɣa centrale et au-delà.

Quand une lutte à mort est déclenchée entre deux cultures sur le même terrain, l’issue est souvent fatale aux Nations sans État. Effectivement, nous avons enfin compris que ce n’est pas seulement une lutte contre le colonialisme algérien que nous menons, mais une lutte que nous est imposées par une civilisation conquérante. Cette lutte nous la perdons, si nous persistons à croire que les décisions de nos dirigeants politiques doivent invariablement s’ouvrir sur les droits humains et les valeurs humanistes comme l’exigeaient les « dissidents », les parasites et les racistes. Nous la perdrons aussi, si nous sommes divisés politiquement.

Ma vision ne m’aveugle pas. Elle ne me ferme pas aux idées du monde. Ni n’exclut de ma réflexion qu’une structure politique autonomiste peut se révéler une opportunité de plus pour décoloniser les esprits kabyles. Aux indépendantistes et aux autonomistes de convaincre par l’argument. En revanche, ils n’ont pas le droit de bloquer le curseur sur le négatif, précisément sur le cran de la confrontation basse et de la critique sans éthique. Cela aura comme conséquence d’exacerber la suspicion, les controverses stériles et le rejet des uns vis-à-vis des autres. Cela instaurera un climat de défiance généralisé. Les acteurs gaspilleront leur temps et leur énergie à se répondre par des insinuations triviales. Ils creuseront inévitablement des sillons de rancunes arrosés de malentendus qui finiront par se transformer en fracture profonde au point où les passerelles deviendront difficiles à jeter entre les deux mouvements politiques.

Quiconque insisterait et persisterait avec des arguments à faible hauteur, dénigre, polémique, reprend ou lance des rumeurs aussi infimes soient-elles, sachez qu’il joue les cartes distribuées par Alger. Même s’il le fait inconsciemment ou par manipulation, il est coupable, car le résultat de ses actes se calque sur celui des personnes qui agissent en conscience : il participe de la division du peuple kabyle. Quiconque agirait contre l’intérêt suprême de la Nation kabyle, il nous trouvera sur sa route et nous le dénoncerons à l’opinion publique kabyle et internationale.

Témoignage pour l’Histoire (I)

Témoignage pour l’Histoire (II)

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Firmus

Site kabyle

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