Témoignage pour l’Histoire (III)

Hommage aux militantes et aux militants de Taqvaylit.

Il y a des décisions appropriées qui non seulement caractérisent et subliment le niveau d’intelligence et de conscience politique individuelle et collective, mais aussi, et surtout tracent les futures lignes de l’Histoire d’un peuple. Elles éclaircissent son avenir. Celle prise par les militantes et les militants de Taqvaylit et scrupuleusement respectée depuis la création du M.A.K est de cette hauteur. Ce qui est extraordinaire et hautement significatif, la décision n’a pas été arrêtée après un long débat contradictoire et public, mais de manière autonome et distinctement par les indépendantistes et les autonomistes. Une décennie et demie plus tard, en me penchant dessus, elle consolide ma conviction d’un futur État kabyle. Et en même temps, elle conforte ma certitude que sa fondation dépend éminemment de prochains choix politiques du peuple kabyle. Va-t-il renforcer son union ou s’embourber dans une opposition contreproductive ?

Tout kabyle raisonnable, c’est-à-dire ayant un minimum de liaison dans les idées et une fidélité sensible au patrimoine immatériel de son peuple est aujourd’hui pleinement conscient des dangers qui pèsent sur son pays. En effet, aucun compatriote kabyle ne peut soutenir qu’il n’a pas compris que sans État kabyle, Taqvaylit est promise à la disparition. Nous devons cette prise de conscience à la longue liste de militants et de militantes de Taqvaylit, toutefois, elle s’est considérablement renforcée depuis la création du M.A.K et la bataille des idées conduite par ses membres, ses sympathisants et les anonymes du Net, auxquels ce texte rend hommage.

Les Kabyles qui engagèrent la bataille des idées avaient mis les priorités de la Kabylie dans l’ordre. Et, comme nous l’avons précisé dans les deux textes précédents (I) et (II), ils s’opposaient à juste raison à la création d’un autre mouvement politique, car ils n’avaient pas le droit de permettre à une personne ou à une entité de contrecarrer l’objectif historique : faire renaître de ses cendres Taqvaylit politique pour fonder un État kabyle. Lorsqu’il s’agit de la liberté d’un peuple, il est évident que la création de deux mouvements politiques concurrents est une aberration, une faute morale et historique. L’objectif est de faire front ensemble, non pas de s’opposer les uns aux autres. Sans quoi, notre peuple se retrouvera sans guides éclairés divisé et égaré avant de s’effondrer sur lui-même et disparaître.

Fortement marqués par l’assassinat de Dda Lwenas en 1998. Par le massacre aux armes de guerre offensive des centaines de compatriotes en 2001 dans un silence assourdissant de l’intelligentsia algérienne. Enfants du pays ou issus de la diaspora, ils connaissaient la situation politique en Kabylie. Ils ont vécu de près ou de loin la scission au sein du M.C.B, la naissance du R.C.D, « l’ouverture démocratique », l’espoir suscité et les désillusions récoltées. Ils ont vu le système changer les partis politiques kabylo-algérianistes progressivement de l’intérieur avant de les disqualifier des années plus tard.

Des milliers d’entre eux étaient éparpillés à travers le monde -davantage aujourd’hui – et parfaitement intégrés dans leur société d’accueil, grâce à leur attachement à la philosophie de Taqvaylit qui ne conçoit aucun monde sans diversité humaine, animale, végétale, culturelle, linguistique, philosophique. Elle enseigne entre autres la reconnaissance. La plupart ne s’installèrent pas à l’étranger par attrait de l’aventure, mais à cause de l’assèchement économique de la Kabylie. Personne ne quitte de gaieté de cœur son pays, toutefois quand l’on est sans perspectives d’avenir, privé du bonheur simple et durable de la sérénité, de la sécurité, de l’emploi pour nourrir les siens et l’on ne voit aucune amélioration à plus en moins court terme, on va les chercher ailleurs. Malgré l’éloignement, leur attachement et apport pour la Kabylie sont indiscutables. Le lieu de résidence n’avait aucunement ébréché leur amour de Taqvaylit. Il est même évident que l’exil les confronta à d’autres visions politiques, philosophiques… et les amena à interroger l’histoire de la lutte kabyle et à mettre le doigt sur les erreurs du passé et à partager leur conclusion avec leur peuple.

Leurs articles et commentaires que je dévorais tous les jours mettaient l’accent sur la responsabilité et le devoir que tout kabyle se doit d’honorer. La première condition sur laquelle ils incitèrent est l’union politique. La deuxième est le soutien inconditionnel pour le M.A.K. Ils étaient pleinement conscients que faute de parler d’une seule voix, ce qui était extrêmement difficile pour un peuple qui n’avait pas d’organisation politique séculaire, ils devaient respecter l’impératif de regarder dans la même direction. Sans occulter le droit d’exprimer son opinion, au-delà de toutes convictions politiques, idéologiques ou religieuses, quelles que soient les différences d’opinions, ils surent tirer dans le même sens pour alerter sur la gravité où se trouve Taqvaylit et la nécessité de lui fonder un État pour lui assurer un avenir libre et souverain.

Ils avaient compris qu’il était urgent de mettre le peuple kabyle devant ses contradictions et ses responsabilités. De l’entraîner à faire son autocritique et procéder à un autoquestionnement sur ses souhaits en matière de politique et de gouvernance. Ils surent le faire avec la force et la détermination nécessaire pour nous faire prendre conscience et nous inciter tous et partout à participer à la sauvegarde de Taqvaylit.

Faute de disposer d’un média lourd, ils utilisèrent Internet pour débattre à distance et enrichir le débat en publiant des écrits – fréquemment – critiques et raisonnés. Progressivement, ils se sont réapproprié les codes de Taqvaylit politique. En effet, Taqvaylit, c’est un art de vivre, c’est-à-dire, une philosophie ; c’est une imagination artistique, poétique… ; c’est une manière de gouverner, c’est-à-dire, une vision politique, etc.
Par la magie de l’informatique, ils s’étaient agrégés les uns aux autres pour formuler des idées politiques, faire des analyses, briser des tabous, redécouvrir nos liens étroits avec l’Histoire. L’Internet avait aboli les distances et mis à leur disposition un espace pour débattre et donner corps à l’impression confuse d’un flou politique qui autour les revendications du peuple kabyle. Une impression avec laquelle grandirent tant de générations kabyles avant nous, que nul n’a su démonter pour dire sa vérité.

Il fallait mettre les mots sur l’impression pour cesser de la perpétuer sans la comprendre et subir ses conséquences sans savoir comment les corriger. Ils le firent. Il fallait politiser le débat autour de l’idée d’un État kabyle afin de parler publiquement du problème majeur de la Nation kabyle. Ils le firent. Il fallait défaire par l’argument les discours négatifs qui gravitent autour de la lutte kabyle à dessein de la brouiller davantage. Ils le firent. Certes, ce n’étaient pas des intellectuels au verbe savant, mais ils surent trouver les mots justes pour décrire les faits et se faire comprendre par tous. De toute façon, le peuple kabyle, échaudé, n’avait pas besoin de discours savants pour comprendre sa situation, mais de vérité pour écouter avec cœur et suivre avec raison.

Ils avaient interrogé et expliqué avec rigueur les racines de la division kabyle sans distribuer les condamnations pour les instruits silencieux et idéaliser les activistes de Taqvaylit politique qui prirent leur responsabilité. Leur objectif n’était pas de distribuer des qualités aux uns et des remontrances aux autres, mais d’éveiller le peuple kabyle à l’urgence de sa situation et l’encourager dans sa démarche politique novatrice. Ils avaient analysé le culturalisme berbère et nommé ses difficultés, ses avantages et l’impasse politique où il avait mené la lutte kabyle. Ils avaient convoqué tous les sujets pour les discuter sous différents angles, néanmoins complémentaires et visant le même objectif : un État kabyle pour sauver Taqvaylit.
Les efforts conjugués ouvrirent un champ de réflexion essentiel pour appréhender l’impression, intellectuellement, psychologiquement et politiquement. Et dépasser ses pièges, ses obstacles, ses non-dits… Pendant que les « universitaires » autoproclamés « lumières de Jerjer » boudaient et « s’opposaient », car non consultés ! Je crois qu’ils discutent encore sur le sigle à donner au mouvement.

En d’autres termes, les anonymes accomplirent le travail qui n’a pas été fait par les « lumières de Jerjer ». Certes, ceux-ci avaient timidement théorisé l’idée d’autonomie, cependant, leurs positions sont restées dans un cercle fermé. Surtout, fuite en avant devant l’Histoire, ils ne se donnèrent aucun moyen politique pour aller au bout de leur réflexion pertinente. Effectivement, jusqu’à la naissance du M.A.K personne ne s’était fixé pour mission de donner forme à l’impression, lui faire dire ses intentions politiques et leur consacrer une structure adéquate pour les portées.

Je tiens à préciser que mon propos ne remet aucunement en cause le travail accompli par nos intellectuels dans leur spécialité, cependant, lorsque son peuple se retrouve dans une situation pernicieuse pour son avenir, le devoir d’un intellectuel est de forger l’outil conceptuel et idéologique pour le politique, de s’engager à ses côtés pour l’épauler, d’alimenter le débat de réflexions qui aboutissent à des propositions concrètes. Car, c’est sur le terrain politique que s’arbitrent les problèmes qui concernent notre peuple. Ils ne l’ont pas fait, c’est une faute incompréhensible eu égard à leur niveau d’instruction.

Sur le plan personnel, aurai-je compris l’origine du flou politique sans le débat ouvert par le M.A.K ? L’aurai-je assimilé ainsi que les enjeux de la lutte kabyle sans les contributions de penseurs anonymes du net ? Je ne le crois pas. Effectivement, à l’image de la majorité des Kabyles, l’idée d’un État pour Taqvaylit était coincée quelque part dans mon inconscient. Je ne me tromperais pas en disant que nous étions fort nombreux dans ce cas de figure. C’est l’activisme du M.A.K et la lecture sur le Net d’articles rédigés par des consciences kabyles qui me firent prendre pleinement conscience que la Kabylie doit impérativement se doter d’un État, autrement Taqvaylit disparaitra. À partir de cet entendement, le temps passé s’est laissé graduellement appréhender pour dévoiler les erreurs historiques de notre Nation.

Une décennie et demie plus tard, nous avons énormément appris de nos erreurs et celles des autres peuples en lutte pour leur existence. La ségrégation existe toujours. Le reniement identitaire s’est transformé en militance pour la souveraineté politique. La désillusion est devenue envie d’indépendance. Le flou politique s’est éclairci. L’avenir de Taqvaylit est toujours entouré d’incertitudes.

Quel choix aujourd’hui ?

Témoignage pour l’Histoire (I)

Témoignage pour l’Histoire (II)

À suivre…

Firmus

Site kabyle

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :