Les intelligences kabyles.

Un intellectuel ne fait pas que décrypter les faits et les rendre intelligibles pour les autres. Il débat avec eux. Il arbitre les dialogues, pacifie les divergences, casse les schémas immobilistes et contribue énergiquement aux batailles des idées. Il creuse les sillons de réflexions fertiles, il filtre les opinions par les clarifications et la critique par la raison pour en dégager le suc de la connaissance. Il va au-devant de l’histoire pour défricher et transmettre aux générations suivantes. L’anticipe même pour alerter. Où sont-ils les nôtres ? Que font-ils ?

Pour des raisons manifestes, le peuple kabyle n’a pas de tradition littéraire séculaire à l’image de la majorité de ses voisins du pourtour méditerranéen. Pour tout dire, il commence à peine à l’acquérir et à structurer les bases. Ici, le propos n’est pas d’énumérer les raisons caractéristiques du retard, mais d’attirer l’attention de l’intelligence kabyle sur le devoir d’enrichir le débat par une publication diversifiée, régulière et sur tous les vecteurs. Et aussi de rappeler que les publications sont révélatrices du degré d’instruction d’un peuple. Elles reflètent sa vitalité intellectuelle et son niveau d’intelligence. Cette activité cérébrale, cardinale, créatrice et sans fin, perpétuellement stimulée par la pensée, les interrogations, qui a pour vocation de nous rendre meilleurs par la connaissance, est essentiellement échue à la classe intellectuelle d’un peuple. Si cette classe n’accomplit pas son devoir. Qui le fera-t-il ? Ceci m’amène à poser ces questions : une frange de notre classe intellectuelle a-t-elle tiré toutes les leçons de notre histoire ? A-t-elle pris toute la mesure de ses obligations devant l’Histoire ? Ou n’est-elle simplement pas à leur hauteur ?

En publiant régulièrement des articles traitants différents domaines, non seulement nos intellectuels aideront les compatriotes à mieux appréhender les enjeux mondiaux qui engagent toutes les sociétés humaines. Mais aussi, de participer au développement d’une presse kabyle de qualité et d’accompagner ainsi le mouvement passionnant de l’Histoire. D’autant, nul investissement financier considérable n’est exigé. En effet, l’avenir de cette presse comme toutes ses consœurs passe logiquement par Internet. Sur ce point et bien d’autres d’ailleurs, notre peuple a pris le train de la modernité, par contre, nos intellectuels ne sont pas tous arrivés au guichet pour retirer leur billet de voyage.

Un intellectuel n’attend pas qu’on le sollicite pour donner son avis sur les questions fondamentales. Qu’on le supplie pour alimenter les débats. Surtout devant un constat très simple à faire. Notre culture fait l’objet d’attaques abjectes. Notre identité subit des assauts de plus en plus virulents qui ont pour objectif de provoquer vitement la dépersonnalisation de notre nation. Les pourfendeurs diabolisent jusqu’au nom kabyle. Face à ces atteintes sévères à notre dignité d’être humain, à l’honneur de taqvaylit, toutes les intelligences kabyles doivent se rendre à l’évidence et admettre que le militantisme culturaliste a atteint ses limites depuis 2001. Maintenant, c’est de l’existence même de son peuple et de son histoire qu’il s’agit en premier lieu de défendre politiquement. Comment peut-on prétendre être intellectuel d’une nation dont on ne défend pas la liberté ? Il est temps pour toutes les intelligences de prendre conscience des nouvelles responsabilités cruciales, historiques qui leur incombent. Mais aussi et surtout, il est de leur devoir et de leur droit de se positionner clairement en rempart, de monter au « front » et se lancer dans la bataille des idées. Toute hésitation relève, au mieux, d’une complicité passive que l’Histoire ne manquera pas de souligner.

Pour l’intelligence déjà au service du souverainisme. Certes, le projet politique est prioritaire, toutefois, le chapitre intellectuel a aussi son importance. Il a pour mission d’apporter des réponses sur la République que nous voulons fonder et d’éclairer le débat souverainiste. Nos compatriotes militants et militantes qui consacrent le maximum du temps disponible à l’activisme du terrain, ont soif de connaissances, d’analyses pertinentes, limpides, concises et appropriées pour solidifier leurs arguments afin de convaincre les sceptiques et démonter la désinformation. Ils n’ont pas tous la possibilité de consulter des ouvrages aux bibliothèques municipales pratiquement inexistantes ou de les acheter dans des librairies aux rangs vidés par la censure coloniale. Ce n’est pas le courage qui leur fait défaut, loin de là, mais la Lumière des intelligences kabyles.

Reste un dernier point à aborder. Il faut être aveuglé par les œillères tendancieuses pour ne pas constater qu’une certaine élite kabyle est « empêchée » par un égo surdimensionné d’instruire le peuple. Son refus s’appuie sur un postulat individualiste lamentable. En effet, elle considère qu’elle n’a pas à partager « gratuitement » un savoir acquis après d’énormes efforts. Évidemment, il n’y a rien de répréhensible à consacrer une large part de ses compétences à faire des recherches dans sa discipline. Il s’agit d’une dimension tout à fait légitime et essentielle pour le développement scientifique, intellectuel et l’épanouissement personnel. Toutefois, lui consacrer l’exclusivité de son temps et négliger, par pur égoïsme, l’engagement politique pour libérer son peuple et l’écriture d’articles pour l’éclairer, cette conduite me semble criminelle.

Une personne instruite néanmoins égocentrique au point d’abandonner son peuple au vautour peut produire d’extraordinaires découvertes, il ne demeure pas moins vrai que son portrait historique sera ombré par sa conduite vis-à-vis de son peuple.

La Kabylie deviendra un État.

Repose en paix Dda Lwenas. Reposez en paix héroïnes et héros de la Kabylie.

Firmus

Site kabyle

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