Les trois lettres (II).

Méthode de déculturation.

L’histoire enseigne que de tout temps et pays sous tyrannie, toute pensée qui donne la préférence au développement de la conscience individuelle et le pluralisme politique n’ont aucune chance d’occuper une place visible dans l’espace public.

L’orientation idéologique et politique actée bien avant 1962, mise en œuvre dès l’indépendance par l’aïeule des trois lettres, a tissé une toile sur tout le territoire de Tamazɣa centrale. Naturellement, lhypothèse dune demande de modernisation politique dans le futur, périlleuse pour la pérennité de lautocratie et la nécessité de l’anticiper furent programmées. Ils amenèrent l’autocratie à relier par un fil toutes les composantes de la société et les placer sous surveillance permanente du centre névralgique de la toile. Ainsi, depuis la décolonisation du colonisateur, il ne se passe rien sans que l’autocratie n’en soit instantanément alertée, ensuite informée, puis succèdent automatiquement ses réactions brutales.

L’adossement de la société au modèle politique confectionné par l’autocratie pouvait s’expliquer par l’association de conjonctures d’un monde bipolaire. Aujourd’hui, à l’ère des ruptures massives avec les vieux systèmes politiques et l’accession de la liberté au rang de principe directeur, tout le monde s’explique l’antipathique système et sa faillite, car à regarder de près, tout le monde est conscient qu’il doit rester sur ses gardes pour préserver ses acquis et sa relative tranquillité. On peut interprète le silence par un accord tacite conclu entre le citoyen et l’autocratie : passivité politique contre relative sécurité. Ainsi tout le monde est complice et réitère consciemment les mêmes erreurs, en faisant semblant de bien se comporter pour le bien de son pays et en orientant son courroux vers la Kabylie rétive à la malhonnêteté intellectuelle, politique ambiante et le fait savoir sans détour.

Très peu de personnes possèdent le courage de corriger les leurs et d’agir en conséquence en public. Peu importe leur opinion politique, mon respect est profond. Elles constatent, alarmées, le glissement inexorable de Tamazɣa centrale vers une altération critique, du moins vers un retard global de plus en plus abyssal. Elles accomplissent leur devoir en incitant les autres à sortir de la passivité complice avant qu’il ne soit trop tard.

Évidemment l’autocratie s’est adoptée aux normes du troisième millénaire et a embelli sa façade, toutefois, sa nature demeure la même. En effet, toute volonté politique qui s’attaquerait aux barrières rigides qui séparent les citoyens des barons du système ainsi qu’aux intérêts défendus par les trois lettres, est amalgamée aux théories réactionnaires de tonalité insurrectionnelle. D’abord, raidement combattu, ensuite récupérée, labélisée et utilisée pour désespérer davantage l’opinion publique et la déconnecter de l’optimisme activiste qui résiste à l’uniformisme et se mobilise pour faire émerger les alternatives politiques et intellectuelles d’époques.

L’autocratie fonctionne toujours avec les principes qui ont débouché sur une uniformisation de la pensée de l’espace public. Même si l’agitation sporadique de celui-ci donne l’impression d’un pluralisme tectonique, il suffit d’agiter le chiffon nationaliste imbibé de «menaces» extérieures ou de la cinquième colonne pour faire rentrer dans les rangs le peu de divergences qui l’animent et y déploient leur pensée moderniste. Les autres personnes qui le fréquentent sont formatées pour être nationalistes avant toute autre option.

L’autocratie a semé les germes de la suspicion dans la culture populaire et a bourré sa raison d’illusions mensongères pour faire admettre aux peuples de Tamazɣa centrale la pluralité dans luniformisme dogmatique, impossible à valider selon les critères de la raison. Elle a procédé à une dépréciation graduelle des fondements de la culture et langues des peuples de Tamazɣa centrale. Et, elle s’est attelée à corroder tous les canaux de transmission du patrimoine formel, car c’est par ce biais que se détermine la perpétuation ou non des capitaux culturels ; par ce biais que se décide aussi leur métamorphose en une nouvelle identité et fait tomber en désuétude, l’originale.

Elle a logé dans les sphères mentales des peuples de Tamazɣa centrale une réinterprétation erronée du rapport entre le passé et le présent. Le lien vers le passé réel du pays sest rompu par infraction, disqualifié et démonétisé, il a perdu sa signification historique. Il n’est plus le prolongement des temps immémoriaux, mais celui d’une page récente qui nie les filiations intimes et fluides entre les époques. Ainsi la rupture de généalogie historique a scindé les époques et déconnecté les citoyens de la vérité qui gouverne le cours géométrique des temps successifs.

Je n’exhorte personne à penser précisément a contrario de la manière de raisonner que dictent les gardiennes de la continuité dans l’immobilisme politique et intellectuel. Ce n’est pas si simple que cela. Il faut une longue série de combinaisons pour atteindre un tel niveau de manipulations des masses. En revanche, je vous engage à élargir vos réflexions, de les étendre pour embrasser la totalité des années depuis l’indépendance de Tamazɣ centrale et les faits concrets, rien que les faits. De se tenir devant un miroir formé par la conscience pour les observer défiler dans son propre esprit, les percevoir dans leur nudité et regarder évoluer sa propre conscience politique, intellectuelle et humaine. De percevoir la fragilité de la force aveugle que les trois lettres servent. De comprendre qu’elles tirent leur force de nos divisions qu’elles nourrissent et répondent instantanément à leurs besoins triviaux.

Avant d’envisager la manière d’affaiblir l’influence des trois lettres sur nos activités politiques, il faut pleinement prendre conscience de leurs méthodes et nos faiblesses. De les détacher à l’unité de leur contexte pour les appréhender comme un fait séparé, cela implique un diagnostic qui concerne toutes nos réactions aux provocations. Rien de bien compliqué en soi, si l’on a en mémoire des épisodes où l’on s’est retrouvé acteur sinon un spectateur intéressait des événements.

Peut-être que nous nous sommes tous posé cette question : est-ce qu’un son que personne n’entend peut vraiment être considéré comme un son ? Le moyen de les combattre est d’adopter une attitude d’impassibilité, de sérénité, de solidarité et de sympathie les uns envers les autres, qui ne consiste pas à les trouver vraies. Il ne faut surtout pas s’en faire le relais.

Dès que l’on se laisse contaminer par la rumeur, l’on court le risque de se retrouver malgré soi dans un état de relais propagateur. Le militant ou le simple citoyen qui pose la question en toute innocence et celui que ladite question oblige à défendre son intégrité morale et son éthique militante sont, indépendamment de leur volonté, devenus des relais de la propagande de l’autocratie qu’ils combattent. Personne n’a la moindre preuve pour appuyer ses dires, mais les soupçons sur l’éthique douteuse des uns des autres ont des implications colossales sur notre mouvement et l’avenir de la Kabylie.

Partie I

Firmus

Site kabyle

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